ENTRETIEN — GROUPE 1 : EXPERT TECHNOLOGIQUE / FINTECH
AXE 1 — Profil et parcours institutionnel
Q1. Pouvez-vous me décrire votre parcours professionnel et les responsabilités que vous exercez actuellement en lien avec les services de paiement ou la transformation digitale ?
Je suis un ingénieur informatique et entrepreneur spécialisé dans le développement logiciel, les infrastructures numériques et la transformation digitale des entreprises.
Mon parcours a commencé avec une formation en développement informatique et en ingénierie à l'École Supérieure d'Infotronique d'Haïti (ESIH), complétée par plusieurs formations en ligne notamment dans le développement web, la gestion de produits et l'entrepreneuriat technologique.
Au cours des dernières années, j'ai travaillé sur différents projets technologiques dans plusieurs secteurs, notamment la logistique, l'éducation, l'IoT, les plateformes numériques et les solutions destinées aux entrepreneurs.
J'ai notamment participé au développement de solutions pour des entreprises comme Continental Shipping Logistics, Basinex, Cleanconnect et d'autres projets nécessitant des plateformes numériques adaptées.
Aujourd'hui, mes activités sont principalement orientées autour de trois axes :
- le développement d'infrastructures technologiques ;
- l'accompagnement des entreprises dans leur transformation numérique ;
- la création de solutions facilitant l'accès aux services numériques.
Je suis notamment le fondateur de DevFundMe, une plateforme technologique qui fournit des services liés au cloud, à l'hébergement, aux paiements numériques, aux noms de domaine et au développement logiciel.
À travers DevFundMe, j'ai une expérience directe des problématiques liées aux paiements numériques en Haïti, notamment l'intégration de solutions comme MonCash et NatCash, ainsi que les difficultés rencontrées par les entreprises qui souhaitent adopter ces technologies.
Relance : Comment votre rôle a-t-il évolué au cours des cinq dernières années ?
Au départ, mon rôle était principalement technique, orienté vers le développement logiciel.
Avec le temps, j'ai évolué vers un rôle davantage entrepreneurial et stratégique. Je ne travaille plus uniquement sur la création de solutions techniques, mais également sur la compréhension des besoins des entreprises, des entrepreneurs et des institutions.
Cette évolution m'a permis de constater que les problèmes numériques ne sont pas uniquement des problèmes techniques. Ils sont également liés à la réglementation, à la culture numérique, aux modèles économiques et à l'accès aux infrastructures.
Relance : Comment décririez-vous la position de votre institution face aux transformations digitales actuelles ?
DevFundMe considère la transformation digitale comme une nécessité stratégique.
Notre objectif n'est pas seulement de fournir un service isolé, mais de construire progressivement une infrastructure permettant aux entrepreneurs et entreprises d'accéder aux outils nécessaires pour développer leurs activités.
À long terme, la vision est de contribuer au développement d'une infrastructure numérique locale, notamment avec la possibilité de développer des centres de données en Haïti afin de renforcer la souveraineté numérique du pays.
AXE 2 — Perceptions sur la transformation digitale
Q2. Comment percevez-vous l'impact des FinTech de paiement sur le secteur bancaire haïtien depuis 2020, notamment sur les canaux de distribution et l'expérience client ?
Depuis 2020, les FinTech de paiement ont commencé à transformer progressivement la manière dont les services financiers sont utilisés en Haïti.
Des solutions comme MonCash et NatCash ont permis à une partie importante de la population d'accéder à des services financiers sans nécessairement avoir un compte bancaire traditionnel.
Cependant, cette transformation reste encore limitée par plusieurs facteurs.
Du côté positif, les FinTech ont permis :
- une plus grande accessibilité des paiements numériques ;
- une réduction de certaines barrières géographiques ;
- de nouvelles possibilités pour les entreprises souhaitant recevoir des paiements en ligne.
Dans mon expérience avec DevFundMe, nous avons constaté qu'il existe une demande réelle pour ces solutions, notamment chez les entrepreneurs numériques et les petites entreprises.
Nous avons développé une infrastructure permettant d'intégrer ces moyens de paiement dans différents projets numériques, notamment des plateformes web et des systèmes de formation en ligne.
Relance : Quels changements concrets avez-vous observés dans les comportements des clients et dans les pratiques internes ?
Un changement important est que les utilisateurs commencent progressivement à accepter les transactions numériques.
Cependant, il existe encore une forte question de confiance.
Certaines personnes refusent encore d'utiliser des paiements numériques non pas uniquement à cause des frais, mais parce qu'elles ont peur de la traçabilité, de la sécurité des transactions ou de ne pas avoir une preuve suffisamment claire.
Certaines entreprises préfèrent encore utiliser des méthodes traditionnelles comme les chèques parce qu'elles donnent une impression de contrôle et de sécurité.
Relance : Comment analysez-vous la relation actuelle entre banques traditionnelles et opérateurs FinTech ?
Je considère que la relation évolue progressivement vers une logique de coopération.
Les banques commencent à comprendre que les FinTech ne sont pas uniquement des concurrents, mais peuvent être des partenaires permettant d'étendre leurs services.
On observe notamment des collaborations avec des solutions comme NatCash et MonCash.
Cependant, cette collaboration doit encore progresser, notamment concernant l'accès aux infrastructures techniques.
AXE 3 — Défis de la transformation digitale
Q3. Selon vous, quels sont les principaux obstacles technologiques, réglementaires et institutionnels qui freinent la transformation numérique du secteur bancaire haïtien ?
Les obstacles sont multiples.
Le premier obstacle est culturel et concerne la confiance.
Une partie importante des utilisateurs n'a pas encore suffisamment confiance dans les outils numériques. Il existe un besoin important de sensibilisation et d'éducation numérique.
Le deuxième obstacle concerne la formalisation des entreprises.
Une grande partie des petites et microentreprises évoluent encore dans l'informel. Cela limite leur accès aux services financiers professionnels.
Sans documents légaux, sans compte bancaire professionnel et sans structure formelle, il devient difficile d'utiliser pleinement les solutions numériques.
Le troisième obstacle est technique.
Les API de paiement ne sont pas encore suffisamment ouvertes et accessibles aux développeurs.
Pour intégrer un paiement numérique dans une plateforme, il faut souvent réaliser un développement personnalisé, ce qui constitue une barrière pour beaucoup d'entrepreneurs.
Enfin, le cadre réglementaire peut également ralentir l'arrivée de nouveaux acteurs FinTech.
Certaines exigences rendent difficile la création rapide de nouvelles solutions innovantes.
Relance : Comment les contraintes infrastructurelles et les règles informelles influencent-elles l'adoption ?
Les contraintes comme la connectivité, l'électricité et l'accès aux équipements jouent évidemment un rôle.
Mais dans la pratique, la confiance et la culture numérique sont parfois des obstacles encore plus importants.
Même lorsque les outils existent, certaines personnes préfèrent rester avec des méthodes traditionnelles parce qu'elles comprennent mieux leur fonctionnement.
Relance : Dans quelle mesure le cadre réglementaire facilite-t-il ou freine-t-il cette transformation ?
Le cadre réglementaire est nécessaire pour assurer la sécurité et la confiance.
Cependant, il doit également permettre l'innovation.
L'objectif ne devrait pas être uniquement de contrôler les acteurs FinTech, mais aussi de créer un environnement permettant aux startups et aux développeurs de construire de nouvelles solutions.
AXE 4 — Stratégies face aux FinTech
Q4. Comment votre institution se positionne-t-elle stratégiquement face à la montée en puissance des FinTech de paiement ?
DevFundMe considère les FinTech comme une opportunité de construire une nouvelle infrastructure numérique.
Notre approche est de créer un écosystème où différents services se complètent.
L'hébergement seul ne suffit pas.
Un entrepreneur a besoin d'un domaine, d'un site web, d'un moyen de paiement, d'outils marketing et éventuellement d'accompagnement stratégique.
C'est pourquoi nous avons développé une approche intégrée avec différentes structures complémentaires :
- DevFundMe pour la partie technologique ;
- FreedyMeritus.com pour le conseil, la stratégie et l'accompagnement ;
- Jislen AI pour les solutions basées sur l'intelligence artificielle.
L'objectif est d'accompagner un projet depuis son idée initiale jusqu'à son développement.
Relance : Quelles sont vos priorités d'investissement dans le numérique ?
Les priorités sont :
- développer des infrastructures cloud locales ;
- améliorer l'accès aux paiements numériques ;
- construire des outils permettant aux développeurs et entrepreneurs de créer plus facilement ;
- intégrer davantage l'intelligence artificielle dans les processus entrepreneuriaux.
À long terme, l'objectif est de participer au développement d'une infrastructure numérique haïtienne capable de soutenir les entreprises locales.
Relance : Quelles recommandations adresseriez-vous à la BRH ?
Avant de créer de nouvelles réglementations, il faudrait renforcer les infrastructures existantes.
Mes recommandations principales seraient :
- Encourager les banques à développer des API ouvertes permettant aux développeurs de créer de nouveaux services.
- Améliorer la qualité des applications bancaires existantes, notamment en termes de stabilité et d'expérience utilisateur.
- Mettre en place des mécanismes favorisant l'innovation financière.
- Étudier la possibilité d'une monnaie numérique nationale permettant de faciliter les transactions numériques.
- Renforcer la collaboration entre la BRH, le ministère du Commerce, les banques, les opérateurs télécoms et les développeurs.
La transformation digitale doit également viser les microentreprises et les acteurs informels afin de favoriser une véritable inclusion financière.
Clôture
Y a-t-il des aspects importants de la transformation digitale bancaire haïtienne que nous n'avons pas abordés ?
Un élément essentiel est que la transformation digitale ne doit pas être considérée uniquement comme une évolution technologique.
C'est une transformation globale qui implique :
- la confiance des utilisateurs ;
- l'éducation numérique ;
- la formalisation des entreprises ;
- l'ouverture des infrastructures ;
- la collaboration entre les différents acteurs.
Haïti possède un potentiel important, mais la réussite dépendra de la capacité des institutions publiques et privées à travailler ensemble pour construire un véritable écosystème numérique.